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Zones grises : pourquoi certaines interventions en matière de cyberintimidation ne fonctionnent pas

Écrit par Matthew Johnson, Directeur de l’éducation, Réseau Éducation-Médias

Ces dernières années, l’attention accrue accordée à la cyberintimidation et au harcèlement en ligne a démontré clairement que ce sont les jeunes qui représentent le plus grand risque pour les autres jeunes en ligne. Pourtant, la majorité des efforts pour résoudre le problème ont échoué. Pourquoi ?

Bon nombre des interventions visant actuellement la cyberintimidation prennent la forme de campagnes de sensibilisation du public qui demandent simplement aux jeunes de ne pas faire d’intimidation en ligne. Non seulement cette stratégie est-elle inefficace (une étude effectuée en 2008 révèle que les interventions de ce genre n’ont pas réussi à modifier les comportements), mais cette approche directive pourrait bien aggraver les choses en tenant un discours simpliste – « il faut dire non » – auquel les jeunes font la sourde oreille comme c’est généralement le cas lorsque les adultes commencent à prêcher.

Un autre problème de communication, c’est que pour les jeunes, le terme « cyberintimidation » a peu de sens. Comme le remarque danah boyd du Berkman Center for Internet and Society, alors que les adultes parlent de « cyberintimidation », les jeunes ont tendance à décrire leurs gestes comme « se taper dessus », « commencer quelque chose » ou tout simplement « quelque chose d’intense ». Par conséquent, les interventions qui concentrent sur « la cyberintimidation » sont vouées à l’échec. Mais, les jeunes ne sont pas les seuls à définir l’intimidation de façon trop restreinte. Il devient de plus en plus clair que plusieurs cas d’intimidation ne correspondent pas au scénario « classique » – et que, dans de nombreux cas, les participants ont des points de vue très différents sur la question de savoir s’il y a intimidation ou non.

Le site Web Formspring est un exemple assez dramatique de cette situation. Ce site permet aux utilisateurs de se poser anonymement des questions. Comme on peut s’y attendre, lorsque les adolescents ont découvert le site, les questions ont pris une tournure injurieuse, allant de questions insidieuses à propos d’autres jeunes jusqu’au harcèlement.

Non seulement les jeunes utilisent-ils le site pour s’intimider les uns les autres, mais on a découvert que plusieurs de ces questions injurieuses sont posées par la personne qui y répondra. danah boyd propose quelques explications possibles : ce pourrait être un appel à l’aide, le désir de paraître « cool » (en laissant entendre que les gens sont jaloux de vous) ou une façon d’obtenir que vos amis se rallient autour de vous. Cela pourrait aussi être un moyen de prévenir l’intimidation de la part des autres, de montrer que l’on est « bon joueur ». Selon une étude récente, un tiers des jeunes réagissent à l’intimidation en faisant des blagues à ce sujet et les trois quarts prétendent que cela ne les a pas dérangés. Enfin, ce pourrait être un effet pervers de l’attention accordée récemment par les médias à la cyberintimidation : compte tenu du manque de nuances dans la représentation de l’intimidation, se faire passer pour victime vous place au-dessus de la mêlée.

Toutes ces raisons ont trait, d’une façon ou d’une autre, à la notion de pouvoir et de prestige, et elles montrent combien l’intimidation est une question complexe qui ne résume pas à la dichotomie intimidateur-victime. Par exemple, il n’est pas rare qu’un jeune soit l’agresseur dans une relation et la cible dans une autre, ou que la victime tente de rendre la pareille à l’offenseur. Cependant, pouvoir et prestige influencent énormément la façon dont les jeunes vivent l’intimidation : les jeunes qui ont du prestige tendent à avoir une « intelligence sociale » plus développée, c’est-à-dire qu’ils savent exploiter les structures sociales à leur avantage. Par exemple, à l’école, les jeunes qui ont du prestige s’arrangent pour agir sans se faire remarquer jusqu’à ce que leurs cibles contre-attaquent – et ce sont habituellement ces dernières qui se font punir.

On comprendra donc pourquoi les approches fondées sur la « tolérance zéro » sont mal avisées : il y a tout simplement trop de formes, de facteurs et de contextes d’intimidation pour qu’une seule solution convienne à toutes les situations. En même temps, nous manquons à notre devoir envers nos enfants si nous abandonnons la partie sous prétexte que « les enfants sont des enfants » ou que « l’intimidation existera toujours ». S’il est vrai qu’il y a peu de chances d’éliminer complètement l’intimidation, on peut toutefois maîtriser certains facteurs pour restreindre la pratique ou en atténuer les effets. Pour les parents, la plus importante stratégie de prévention de la cyberintimidation est de ne pas attendre qu’un problème survienne, mais d’encourager les enfants à parler avec nous de tout ce qui pourrait les troubler en ligne et de les assurer que nous n’allons pas réagir trop vivement (une étude révèle que plusieurs victimes ont choisi de ne pas dénoncer la cyberintimidation parce qu’elles craignaient de perdre l’accès à Internet). Pour les écoles, la plus grande priorité est le développement de l’empathie. Un programme canadien, « Racines de l’empathie », a réussi à cultiver l’empathie chez les enfants de la maternelle à la 7e année en amenant des bébés en classe et en invitant les élèves à essayer de voir le monde du point de vue des bébés. De pair avec l’empathie, il faut aussi créer une culture où l’intimidation n’est pas considérée comme la norme – autrement dit, où l’absence d’intimidation est vue comme la norme. Lorsque les écoles intermédiaires du New Jersey ont constaté que les élèves surestimaient à quel point certains comportements étaient courants, elles ont créé une série d’affiches montrant la fréquence réelle de ces comportements ; les élèves se sont ainsi rendu compte que le fait de ne pas intimider faisait partie des normes sociales qu’ils partageaient. Comme pour le programme « Racines de l’empathie », cette intervention donne des résultats en partie parce qu’elle s’effectue tôt, avant que les comportements négatifs aient la chance de s’installer et avant que les enfants apprennent à faire la sourde oreille à ce que nous disons.


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